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Journalistes & réseaux sociaux : « Je t’aime, moi non plus »

Qu’on le veuille ou non, les réseaux sociaux ont pris non seulement une place prépondérante dans notre société, mais aussi dans nos vies. Aujourd’hui, personne ne peut réellement passer outre Facebook ou Twitter. Même sans y être inscrit, notre quotidien se retrouve inondé de références à des « Tweets » ou à des « Like » …

La télévision, les médias traditionnels, la publicité, vos collègues, vos amis, votre conjoint sans oublier vos enfants (peut-être bientôt votre chat ou votre chien), vous l’aurez compris : tout le monde s’y met !

On vous invite à naviguer sur des comptes sociaux, à vous divertir, à aimer et à partager du contenu pour approfondir un sujet véhiculé sur un autre média, afin de continuer à en parler. On peut donc s’informer sur les réseaux sociaux, même si tout n’est pas toujours bon à prendre et s’il faut évidemment – comme face à tout média de masse – développer son esprit critique et aborder les choses avec prudence.

Naturellement, les journalistes utilisent eux aussi, comme nous tous, ces relais médiatiques. Tout utilisateur de Facebook ou de Twitter pouvant être porteur de nouvelles, les journalistes n’ont eu d’autre choix que d’intégrer cette composante au cadre de leur métier. La profession a donc évolué et il n’est pas rare de voir les médias dits traditionnels se faire l’écho d’une déclaration ou d’un post de telle ou telle personnalité (leaders d’opinion au simple quidam mis en lumière par un fait divers ou de société) sur les réseaux sociaux. Ce phénomène s’est tellement amplifié qu’aujourd’hui, médias traditionnels et médias sociaux s’alimentent mutuellement en permanence.

Les journalistes auraient donc tort de se priver des réseaux sociaux, sources inépuisables de nouvelles qu’ils peuvent – derrière leur ordinateur et non sur le terrain cette fois – à leur tour relayer, non sans les avoir passées à la moulinette de l’analyse et de la vérification, puis de la vulgarisation de l’information, ce qui est le travail du journaliste.

Quelle utilisation des réseaux sociaux ?

Encore faut-il savoir quel regard ces derniers portent sur Facebook et Twitter (pour ne prendre que ces deux exemples) et comment ils les utilisent ? En France, ils sont 96% à utiliser les réseaux sociaux dans le cadre de leur travail et 55% à admettre qu’ils ne pourraient plus s’en passer pour exercer leur métier de journaliste. 70% y passent jusqu’à 2 heures par jour, 12% entre 2 et 4 heures ou encore 10% plus de 4 heures (1).

Facebook reste le réseau préféré du journaliste français (72%), dépassant de peu Twitter dans l’Hexagone (69%) et Linkedin (52%). Derrière ce top 3, on trouve Youtube, Instagram, et Pinterest (réseaux visuels, particulièrement appréciés par les journalistes des domaines de la beauté et de la mode).

A ce stade, il est intéressant de noter les premières différences entre l’Hexagone et la situation à La Réunion, d’où nous écrivons. Si les journalistes locaux sont également très représentés sur Facebook, qui est aussi le réseau social préféré des Réunionnais (450 000 inscrits), ils sont moins nombreux à être inscrits sur Twitter et encore moins nombreux à utiliser l’oiseau bleu de manière active et régulière. Il faut dire aussi que Twitter n’a pas décollé dans le département : le réseau ne dispose que de 25 000 comptes à La Réunion.

Facebook et Twitter pour gagner en visibilité ? Pas pour les journalistes de La Réunion

Mais la vraie différence d’usage entre les journalistes de La Réunion et leurs homologues en métropole réside ailleurs. Dans l’Hexagone, 79% des journalistes utilisent les réseaux sociaux pour partager leurs écrits ou promouvoir leur image professionnelle. Un phénomène quasiment absent du paysage médiatique local, à quelques exceptions près, et ce quel que soit la typologie du média. Le journaliste « réunionnais » n’aime pas promouvoir son propre travail sur ses réseaux sociaux. Il a un compte Facebook et parfois Twitter, mais il en fait le plus souvent une utilisation davantage personnelle que professionnelle, mêlant parfois un peu les deux. Mais il sera très rare de le voir partager un article qu’il aura écrit. Une différence notable avec le journaliste en métropole et plus largement dans de nombreux pays (notamment anglo-saxons) où cet usage sur les réseaux sociaux y est quasi systématique. La différence s’arrête là. Car Facebook et Twitter ne servent pas uniquement à partager et développer l’image des journalistes : 75% d’entre eux s’en servent dans leur travail de veille, à l’affut d’informations concernant leurs domaines de prédilection ou pour trouver de nouvelles idées d’articles. 71% pour le réseautage (71%) ou encore interagir avec leur audience (68%). Des usages que nous pensons être similaires qu’importe la localisation du journaliste (ici à La Réunion ou ailleurs).

La mort des médias traditionnels ?

Si une majorité de journalistes ne peut plus aujourd’hui se passer des réseaux sociaux dans l’exercice de leur profession, est-ce à dire que Facebook et Twitter sont en train de remplacer les médias traditionnels que sont nos chaines d’infos TV et nos journaux papiers ? Difficile d’y répondre par l’affirmative. D’abord, parce que le travail du journaliste est et restera celui de la vérification et de l’analyse, ce que « l’instantanéité » des réseaux sociaux ne pourra pas remplacer. Ensuite, parce qu’à l’heure du tout numérique, le téléphone, le mail ou les rencontres dans la vie réelle ne sont pas prêts d’être remplacés par les sollicitations provenant des réseaux sociaux. Enfin, et c’est sans doute l’une des données les plus importantes, seuls 26% des journalistes considèrent que les réseaux sociaux ont un impact « positif » sur leur métier et considèrent même que les médias sociaux « dégradent » les valeurs journalistiques traditionnelles telles que l’objectivité. La crise de confiance du public vis-à-vis des réseaux sociaux au profit des informations véhiculées par les médias traditionnels est partagée par les professionnels des médias, qui trouvent eux aussi que le phénomène des Fake news et autres rumeurs puantes se déversant à la vitesse grand V sur les réseaux sociaux est, pour le moins, inquiétant.

Facebook brouille les pistes

Or, les utilisateurs des réseaux sociaux ne sont pas les seuls à se poser des questions. Les plateformes elles-mêmes réfléchissent et revoient régulièrement leurs relations avec les médias traditionnels. Après avoir hébergé des contenus, puis en avoir favorisé le développement (pour les contenus natifs), Facebook envisage dorénavant de s’y impliquer de manière plus directe, comme producteur. Un passage de cap qui interpelle, comme l’explique le site web InaGlobal, dans un article publié en septembre 2018 sous le titre évocateur de « Facebook et les médias, une liaison diaboliquement complexe » (2).

D’où cette question, pour finir ce propos : à l’ère de la « rapidité au lieu de l’analyse », les journalistes prennent-ils légitimement une posture de défiance vis-à-vis de la qualité informationnelle des réseaux sociaux, ou bien assistons-nous à une réaction de défense corporatiste face à un phénomène mettant à mal les acquis de la profession ? Sans doute un peu des deux. Pour utiliser une image en paraphrasant le titre d’une chanson célèbre de Serge Gainsbourg : entre les journalistes et les réseaux sociaux, le plus souvent c’est « Je t’aime, moi non plus ».

Thomas Lauret
Consultant en relations médias & relations publics

 

(1)   Selon la 6 ème étude mondiale (France, Allemagne, Finlande, Etats-Unis, Royaume-Uni et Canada) menée l’an dernier par Cision, spécialiste des logiciels de RP et d’influence, en partenariat avec l’Université de Canterbury Christ Church, sur l’impact des médias sociaux sur le métier de journaliste en 2017. L’enquête qui a interrogé au total 1 857 journalistes dans le monde.

(2)   https://www.inaglobal.fr/numerique/article/facebook-et-les-medias-une-liaison-diaboliquement-complexe-10274